24 février 2012

Les coulisses de la colonisation : la conférence de Berlin (1)

Un peu d'histoire ....
 Les Empires coloniaux au début du XIX°siècle.
- Avant 1850, les colonies existent déjà : les « îles à sucre » pour les Français et les Anglais, Canada, Indes, etc. Les années 1850-80 sont celles d’initiatives isolées : on préfère le contrôle de détroits ou de routes maritimes à la conquête de territoires, jugée coûteuse et incertaine : contrôle anglais de la route des Indes par Le Cap et Aden et des détroits de l’Extrême-Orient (Singapour).

- Toutefois, la France s’implante en Algérie en 1830 et au Sénégal  en 1854, dans le Pacifique (Iles Marquises, 1843 ; et 1853 Nouvelle-Calédonie) puis en Cochinchine (1862). La Grande-Bretagne, elle, s’installe en Nouvelle-Zélande en 1840 et consolide son réseau de comptoirs en Afrique occidentale.

 Les Empires coloniaux (1880-1914) :
- La « chasse aux colonies » s’accélère entre Français et Britanniques surtout, mais aussi entre Belges et Hollandais. En Méditerranée, voie vitale depuis l’ouverture du canal de Suez en 1869 : contrôle anglais sur l’Egypte en 1882, le Kenya et le Soudan ; contrôle français sur la Tunisie (protectorat en 1881), puis sur  le Maroc (1911).

- En 1885 La conférence de Berlin va déterminer les zones d’influence en Afrique noire
Conférence de Berlin 1885 - La ruée sur l'Afrique .Un film de Joël Calmette   vimeo.com
 Comment les diplomates occidentaux ont décidé de l’avenir de l’Afrique, fixant les règles de sa colonisation.
Deborah

L'Europe en 1885 : une civilisation "progressiste"

En 1885, l’hégémonie européenne sur le monde est quasi-totale : les grandes puissances ont bâti des empires coloniaux et contrôlent plus de 70 % des terres émergées de la planète. Au même moment, la méconnaissance de ces territoires, notamment ceux de cette immense Afrique encore peu explorée, est tout aussi totale. Se rajoute à cela un solide sentiment de supériorité. Or, ce sentiment n’est pas l’apanage de l’extrême droite. Il est également partagé par la gauche parlementaire. Les gouvernements européens qui décident du destin de l’Afrique lors de la conférence de Berlin se disent d’ailleurs presque tous « progressistes ». 

Les puissances qui se réunissent à Berlin entre fin 1884 et début 1885 ont deux objectifs : « ouvrir le continent noir à la civilisation » et, par le biais d’un partage équitable des terres à conquérir, « préserver la paix en Europe », menacée depuis le début des années 1880 par les prétentions coloniales des uns et des autres. 
Ces objectifs correspondent au grand principe qui fonde la politique extérieure du chancelier allemand Otto von Bismarck, hôte de la réunion : l’équilibre des puissances. 

 Les nations invitées y adhèrent toutes dans leur propre intérêt, puisque l’Europe connaît depuis dix ans une croissance sans précédant : la crise économique des années 1870 a fait place à une conjoncture favorable ; les grandes entreprises britanniques, allemandes et françaises accumulent les richesses. Ces mêmes entreprises exercent, à travers des lobbies, des pressions sur le chancelier Bismarck, par principe farouchement opposé à toute politique coloniale de l’Empire allemand. Au cours de ses dernières années au pouvoir, Bismarck est cependant amené à faire des concessions. Le système allemand, une sorte d’oligarchie dominée par la noblesse prussienne et les grands commerçants, ne s’est guère démocratisé. Mais le « chancelier de fer » montre plus d’une fois sa volonté de ménager l’opposition libérale. 

De grandes entreprises, en passe de devenir multinationales, qui poussent le gouvernement à plus d’impérialisme : la situation allemande présente des ressemblances avec celle du Royaume-Uni. D’autant plus que le chef de fil du centre-gauche William Gladstone, au pouvoir entre 1880 et fin 1885, s’est toujours montré défavorable à une « ruée sur l’Afrique ». Mais, face à une situation internationale tendue et à de fortes pressions économiques et nationalistes, Gladstone finit par donner satisfaction à l’opinion publique. Au point de dévoiler ses prétentions impérialistes au moment même où se déroule la conférence de Berlin : en janvier 1885, les troupes de Sa Majesté occupent définitivement le Soudan et l’Egypte.

Quant au Portugal, il ne peut plus prétendre à de telles revendications expansionnistes : l’époque d’Henri le Navigateur (1394-1460), lorsque ce petit royaume était le premier pays d’Europe à lancer ses caravelles contre la côté africaine, est révolue depuis longtemps. De fait, il s’agit désormais d’un des pays les plus pauvres du continent, un des rares États qui ont besoin de leurs colonies pour survivre économiquement. Depuis les années 1860, des gouvernements progressistes se succèdent. Le Portugal est ainsi le premier pays européen à abolir la peine de mort en 1867. Ces dirigeants veulent à tout prix préserver les colonies déjà acquises. Mais ils commencent à plaider leur cause avec une rhétorique fondée sur une prétendue défense des droits de l’homme. Un cas similaire à celui de l’Espagne, également en proie à la sclérose institutionnelle et à la pauvreté, où l’année 1885 marque justement le retour au pouvoir des libéraux de Práxedes Sagasta.

En France, les forces de centre-gauche ont aussi le vent en poupe, après les premières années difficiles de la IIIe République. Et le consensus règne : les « progressistes » se disent tous largement favorables à la colonisation. Le discours de Victor Hugo du 18 mai 1879, lors d’un banquet pour commémorer l’abolition de l’esclavage en France, est révélateur : « Refaire une Afrique nouvelle ; rendre la vieille Afrique maniable à la civilisation tel est le problème. L’Europe le résoudra. […] Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires ! Faites des routes, faites des ports, faites des villes ; croissez, cultivez, colonisez, multipliez. » De même, le père de l’école républicaine laïque et chef de gouvernement Jules Ferry expose, lors de sa fameuse allocution devant l’Assemblée nationale du 28 juillet 1885, les motivations presque pédagogiques de sa politique coloniale : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu'en effet les races supérieures ont un droit et des devoirs vis-à-vis des races inférieures... ».

L’ignorance des réalités sur le terrain et le double discours des progressistes européens, avides d’exploiter les richesses de tout un continent sous couvert d’aide humanitaire : le contexte était favorable pour livrer le bassin du Congo au roi Léopold II, un « philanthrope » en somme typique de son temps. La création de l’État de l’Association internationale du Congo constitue la seule véritable décision prise lors de la conférence de Berlin et respectée par la suite. En quelques années seulement, ce nouvel ensemble géopolitique deviendra la propriété privée de la couronne belge – et un véritable symbole de l’exploitation coloniale de l’Afrique, décrit de façon poignante par Joseph Konrad dans Au cœur des ténèbres.(PDF)(1)

Mais toutes les tentatives de « partage équitable » et tous les bons sentiments ne pourront pas éviter le cataclysme. Les deux plus grands pays d’Europe par la taille sont aussi les deux seuls États avec des gouvernements résolument conservateurs – et sans colonies d’outre-mer : l’Empire russe et l’Autriche-Hongrie ne participent pas activement aux pourparlers de Berlin. Or, le conflit entre ces deux puissances va provoquer, trente ans à peine après la « conférence de paix » de Berlin, la catastrophe. Ce n’est qu’après la guerre de 14-18, l’expérience de la destruction massive et l’horreur des tranchées que le poète français Paul Valéry admettra enfin : « Nous autres, civilisations occidentales, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Alexander Knetig
Edité le : 14-02-11

1 Version  anglaise : Heart of darkness PDF